Au 19e siècle, la préfecture des Deux-Sèvres devient un territoire d’innovation du mouvement coopératif et mutualiste. Le mouvement s’étend au point que Niort gagne au cours du 20e siècle l’appellation de “capitale des mutuelles”.
La crise du phylloxéra
Le Poitou-Charentes et plus particulièrement la région de Niort, sont, à la fin du XIXe siècle, à l’origine d’un puissant mouvement coopératif et mutualiste. Ce mouvement prend naissance après la crise économique faisant suite à la destruction de la majeure partie des vignobles par le phylloxéra. Cet insecte parasite (qui s’attaque aux racines de la vigne) a été importé d’Amérique par les bois débarqués à Rochefort-sur-Mer.
Ainsi, vers 1885, il ne reste plus que 42 580 hectares de vignes contre 280 000 en 1877. Dans la région de Cognac, ce sont principalement les négociants propriétaires de grands crus et de stocks importants qui, au prix d’efforts et de persévérance, pourront relancer leur activité.
La plupart des autres viticulteurs, ruinés, reconvertissent une partie de leurs terres en herbages et cultures destinées aux vaches laitières.

À partir de 1885, l’idée mutualiste se concrétise par la création de sociétés coopératives, lesquelles permettent d’acheter collectivement du matériel de laiterie pour produire ensemble beurre et fromage. Les bénéfices sont répartis au prorata des litres de lait mis en commun.
Un mouvement solidaire
Ce modèle coopératif préside aux destinées des assurances mutuelles à Niort. Les paysans, soucieux de ne plus revivre les années noires engendrées par le phylloxéra, veulent protéger leurs bêtes des maladies et des accidents. Des sociétés d’assurance mutuelle naissent dans chaque commune.
L’implantation progressive de ce mouvement solidaire se poursuit dans un contexte marqué par une autre crise : le krach boursier de 1929 aux États-Unis et la période de Grande Dépression qui s’ensuit.
Le contexte politique, économique et social des années trente se traduit par une situation internationale détériorée : fascisme en Italie, nazisme en Allemagne, montée du chômage et instabilité politique en France ; les ligues d’extrême droite prospèrent et la presse, sous influence du pouvoir et de l’argent, lance des campagnes anti-fonctionnaires, lesquels sont accusés de peser trop lourd dans le budget de l’État. Les instituteurs ne sont pas épargnés.
Niort, capitale des mutuelles
Les mutuelles d’assurance naissent dans l’entre-deux-guerres de l’essor d’une société de consommation. La socialisation militante des instituteurs dans les organisations syndicales et politiques leur sert de terreau.
Acquéreurs d’automobiles mais confrontés aux prix exorbitants des assurances privées pour couvrir les risques d’accident, ils décident en 1934 de fonder, à Fontenay-le-Comte en Vendée, la Mutuelle d’assurance automobile des instituteurs de France (Maaif), qui repose sur plusieurs principes : la double qualité d’assureur et d’assuré, la gestion démocratique, le but non lucratif et la solidarité. La Maaif se distingue ainsi de la Garantie mutuelle des fonctionnaires (GMF) créée la même année, qui pratique la rémunération d’intermédiaires et des cotisations à taux variables. Edmond Proust, l’un de ses pionniers, explique que la Maaif a pour but de « mener, sur le front social, avec [ses] modestes moyens, la lutte contre le monstre capitaliste ».

Installée dès 1935 à Niort, la mutuelle connaît une forte croissance de ses sociétaires, passant de 10 000 en 1936 à 30 000 en 1939.

Création de la Maaaf et de la Macif
La Mutuelle Assurance Automobile des Artisans de France, la Maaaf (Maaf aujourd’hui), naît de la même logique : se soustraire aux tarifs prohibitifs des assureurs traditionnels. La mutuelle est créée le 30 mai 1950 à Niort avec le soutien du réseau des chambres des métiers dont celle des Deux-Sèvres et de son président, Jean Trioullier. Toutefois, face à l’influence néfaste des compagnies traditionnelles, elle n’obtiendra l’agrément ministériel que le 13 novembre 1951. Durant toute la période d’hostilité et de construction, la Maaaf bénéficie de l’appui de la Maaif qui lui apporte ses conseils, son expérience et qui met à sa disposition plusieurs de ses collaborateurs.

La création de la Mutuelle Assurance des Commerçants et Industriels de France, la Macif, suit le même cheminement de pensée. Mais, à l’inverse des deux autres mutuelles, elle ne peut pas compter sur son réseau naturel : les chambres de commerce ne suivront pas Jacques Mathé, premier président. En revanche, elle bénéficiera du soutien de la Maaaf et de la Maaif. Jacques Vandier, polytechnicien issu d’une famille protestante, ancien fonctionnaire de la direction des Assurances où il a découvert le modèle niortais, en est nommé directeur général. Dès 1969, la Macif atteint les 200 000 sociétaires.

La contribution de la Macif à la résurgence de l’économie sociale
Cette floraison de mutuelles d’assurance, auxquelles s’ajoute en 1961 la Mutuelle assurance des travailleurs mutualistes (Matmut), se fédère dès 1963 dans un syndicat professionnel, le Groupement des sociétés d’assurance à caractère mutuel, GSACM (plus tard le Groupement des entreprises mutuelles d’assurances, GEMA).
Il s’agit de concurrencer les assurances classiques en organisant et représentant les intérêts des mutuelles d’assurance auprès des pouvoirs publics et des organismes professionnels. La Macif n’est pas seulement partie prenante du regroupement des mutuelles d’assurance, mais plus largement de celui de l’économie sociale à partir de la fin des années 1960.
Des liens sont par exemple établis entre la Socram, organisme de crédit des mutuelles d’assurance et le Crédit Coopératif, tandis que la convergence politique se concrétise en 1970 dans la création du Comité national de liaison des activités mutualistes coopératives et associatives (CNLAMCA), à laquelle le GEMA participe. Cette intercoopération conduit la Macif à affirmer son identité mutualiste, comme en témoignent plusieurs numéros de sa revue Bonne Route dans les années 1970. Son président Pierre Juvin se revendique de l’économie sociale le 22 septembre 1978 à la Maison de la Mutualité lors de la célébration du millionième sociétaire de la Macif.
La mutuelle participe activement à l’élaboration d’une politique publique d’économie sociale. Jacques Vandier s’implique dans les cercles rocardiens qui la portent. Il prend ainsi en 1983 la présidence de l’Institut de développement de l’économie sociale (IDES) fondé par le ministre Michel Rocard.
L’ancrage de la Macif dans l’économie sociale
L’engagement de la Macif dans le mouvement de l’économie sociale se poursuit. Lors de son Congrès de 1986, elle inscrit l’économie sociale au cœur de son projet mutualiste, considérant qu’elle doit infuser sa vie courante.
Elle s’investit dans la création en 1985 du Centre des jeunes dirigeants de l’économie sociale (CJDES) ; Gérard Andreck, alors directeur régional de Macif Ile-de-France, en est le président entre 1991 à 1993.
Elle co-fonde en 1990 le groupement européen d’intérêt économique Euresa, un outil de coopération et de mutualisation entre les mutuelles d’assurance européennes.
Elle crée en 1993 la Fondation Macif pour promouvoir la solidarité et appuyer les initiatives d’utilité sociale en France et en Europe.
La Macif concourt également à l’organisation en 2004 des premières Rencontres du Mont-Blanc à Morzine en Haute-Savoie, imaginées par Thierry Jeantet pour ouvrir le dialogue et faire émerger des projets entre les acteurs de l’économie sociale à l’échelle planétaire.
Appliquant les recommandations contenues dans l’ouvrage sur la gouvernance des mutuelles, rédigé pour le compte du Groupement des Entreprises Mutuelles d’Assurances, le Gema (Rapport Andreck 2 – 2004), la Macif met en place une structuration nouvelle au sein du conseil d’administration, sous la présidence de Gérard Andreck, en 2006.
Outre une formation complète des administrateurs via Campus, université d’entreprise créée en 2005, des comités spécialisés voient notamment le jour pour soutenir le conseil en amont des décisions.
C’est enfin Gérard Andreck, qui prend la tête du Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale (CEGES, qui a succédé en 2001 au CNLAMCA) de 2009 à 2011. À cette occasion, il s’investit dans les États Généraux de l’ESS qui rassemblent à Paris en 2011 l’ensemble de ses courants à l’initiative du Labo de l’ESS, un think tank créé un peu plus tôt par Claude Alphandéry.
La Macif, qui compte aujourd’hui plus de 6 millions de sociétaires, est donc pleinement ancrée dans le mouvement de l’économie sociale, dont elle revendique les valeurs et auquel elle contribue activement.